La question revient à chaque passage en poissonnerie : quels poissons sont réellement menacés, et lesquels peut-on manger sans participer à l’épuisement des océans ? La réponse est plus nuancée qu’une simple liste noire d’espèces. Un même poisson peut être durable pêché dans une zone et surexploité dans une autre. Voici la liste actualisée, classée par niveau de risque, et surtout la méthode pour décider vous-même devant l’étal.

Liste des poissons menacés : espèces à éviter et alternatives durables

Liste des poissons menacés

L’essentiel en 30 secondes

  • À éviter absolument : anguille européenne, espèces d’eau profonde (empereur, grenadier, sabre noir, hoki), cabillaud de Baltique, requins et raies menacées, saumon atlantique sauvage, mérou de Méditerranée.
  • À limiter fortement : maquereau et hareng d’Atlantique Nord-Est, lieu jaune de Manche, sole de Manche Est, bar.
  • À privilégier : moules et huîtres, sardine, merlu du golfe de Gascogne, lieu noir, truite d’élevage, chinchard, tacaud, maquereau uniquement si labellisé.
  • Le vrai réflexe : lire la zone de capture et l’engin de pêche sur l’étiquette, pas seulement le nom de l’espèce.

Pourquoi une simple « liste de poissons menacés » ne suffit pas

C’est le point que la plupart des listes qui circulent en ligne passent sous silence : le statut d’un poisson ne dépend pas de son espèce, mais de son stock.

Un « stock » désigne une population identifiée dans une zone géographique donnée. Le merlu d’Atlantique Nord et le merlu de Méditerranée sont la même espèce mais deux stocks distincts, avec deux états de santé opposés. Idem pour le cabillaud : celui de mer de Barents est exploité durablement, celui de Baltique orientale est au bord de l’effondrement.

Trois variables déterminent réellement l’impact de votre achat :

  • L’espèce : sa vitesse de croissance et son âge de maturité sexuelle. Un empereur se reproduit vers 25-30 ans ; une sardine à un an. Le premier ne supporte aucune pression de pêche significative.
  • Le stock et la zone : évalués chaque année par le CIEM (Conseil international pour l’exploration de la mer) et l’Ifremer.
  • L’engin de pêche : la ligne, la palangre et le casier sont sélectifs et n’abîment pas les fonds. Le chalut de fond et la drague détruisent l’habitat et génèrent des prises accessoires importantes.

Un chiffre pour situer les enjeux : selon le bilan 2026 de l’Ifremer, environ 50 % des volumes de poissons débarqués en France hexagonale en 2024 provenaient de populations exploitées durablement, contre 44 % l’année précédente. La tendance s’améliore lentement, mais une prise sur deux reste issue d’une population surexploitée ou dégradée.

Les poissons menacés à éviter en priorité

Ces espèces cumulent un statut de conservation dégradé et une faible capacité de renouvellement. Il n’existe pas de version « durable » de leur consommation.

Espèce Pourquoi l’éviter
Anguille européenne
(et civelle, pibale)
Classée en danger critique d’extinction par l’UICN depuis 2008 et inscrite à l’annexe II de la CITES. Le recrutement de juvéniles a chuté de plus de 90 % depuis 1980. La reproduction en captivité n’est pas maîtrisée : les élevages prélèvent des civelles sauvages.
Espèces d’eau profonde : empereur, grenadier, sabre noir, hoki, lingue bleue, sébaste Croissance extrêmement lente, maturité tardive, longévité pouvant dépasser un siècle. Aucun stock ne se reconstitue à échelle humaine. Le chalutage au-delà de 800 m est interdit dans les eaux européennes depuis 2016.
Cabillaud de mer Baltique Les stocks oriental et occidental font l’objet de mesures d’urgence : les captures sont limitées aux seules prises accessoires inévitables. Le stock de Terre-Neuve reste sous moratoire plus de trente ans après son effondrement.
Saumon atlantique sauvage Classé quasi menacé au niveau mondial par l’UICN depuis 2023, avec un déclin estimé à plus de 20 % en trois générations. La population Loire-Allier est classée en danger. À ne pas confondre avec le saumon d’élevage, dont les enjeux sont différents.
Requins et raies menacées Attention aux noms commerciaux qui masquent l’espèce : « saumonette », « veau de mer » désignent des roussettes ou petits requins. La raie brunette est protégée. Les élasmobranches ont un cycle de reproduction très lent.
Mérou brun de Méditerranée Espèce emblématique sous moratoire de pêche en France. Hermaphrodite à changement de sexe tardif, elle est extrêmement vulnérable au prélèvement des gros individus.
Thon obèse (patudo) et albacore de l’océan Indien Stocks en surpêche avérée. Le thon en conserve « albacore » ou « thon jaune » d’origine indienne est concerné. Éviter également tout thon pêché sur dispositif de concentration de poissons (DCP), très destructeur en prises accessoires.

Les espèces à consommer avec beaucoup de modération

Cette catégorie est la plus utile — et la plus contre-intuitive. Plusieurs poissons longtemps présentés comme des choix vertueux figurent aujourd’hui parmi les stocks les plus dégradés d’Atlantique Nord-Est.

Le maquereau et le hareng d’Atlantique Nord-Est

Le stock de maquereau d’Atlantique Nord-Est est passé sous le seuil critique de durabilité. Le CIEM recommande une réduction de 77 % des captures pour 2026, après quinze années durant lesquelles la somme des quotas nationaux a dépassé l’avis scientifique de 39 % en moyenne. La certification MSC de l’ensemble des pêcheries pélagiques d’Atlantique Nord-Est est suspendue depuis 2019-2020.

Le hareng atlanto-scandien suit la même trajectoire : la biomasse est tombée de 6,9 millions de tonnes en 2008 à environ 3,1 millions. En France, le bilan Ifremer 2026 a reclassé le hareng de Manche–mer du Nord comme surpêché — un stock qui représentait pourtant plus de 9 % des débarquements nationaux.

Ce que cela change concrètement : le maquereau et le hareng restent d’excellentes sources d’oméga-3 et restent nettement préférables au poisson d’élevage carnivore importé. Mais ils ne sont plus des choix « sans arrière-pensée ». Privilégiez les produits labellisés MSC quand ils existent, ou reportez-vous sur la sardine et le chinchard.

Le lieu jaune de Manche et mer Celtique

Face à l’effondrement de cette population, le CIEM a recommandé un moratoire total dans ces zones. Les quotas ont été réduits de plus de 50 % et sont désormais fixés à un niveau très bas. Le lieu noir, espèce voisine mais stock distinct, reste en revanche une alternative correcte.

Le bar, la sole et la dorade

  • Bar : le stock Manche–mer du Nord reste fragile après la crise de 2015-2018. Privilégier impérativement le bar de ligne, pêché individuellement par les ligneurs, plutôt que le bar de chalut. Éviter pendant la période de reproduction (février-mars).
  • Sole : situation contrastée selon les zones, celle de Manche Est restant la plus fragile. Choisir des individus de plus de 30 cm, qui ont eu le temps de se reproduire.
  • Dorade rose : croissance lente, à distinguer de la dorade royale d’élevage, beaucoup moins problématique.

Les alternatives réellement durables

À privilégier Pourquoi c’est un bon choix
Moules, huîtres, coquillages d’élevage Le meilleur rapport nutrition/impact de tout l’étal. Ce sont des filtreurs : ils ne consomment aucun aliment apporté, ne nécessitent ni antibiotiques ni farine de poisson, et améliorent la qualité de l’eau.
Sardine Espèce à croissance rapide, maturité en un an, faible empreinte carbone. Privilégier les individus de plus de 15 cm, ayant atteint la maturité sexuelle.
Merlu d’Atlantique Nord Stock du golfe de Gascogne largement reconstitué depuis les années 2000 grâce au plan de gestion. À distinguer du merlu de Méditerranée, lui toujours surexploité.
Lieu noir Bonne alternative au cabillaud, chair proche, stocks d’Atlantique Nord-Est globalement mieux gérés que ceux du lieu jaune.
Chinchard, tacaud, grondin, mulet, congre, maquereau espagnol Les « poissons oubliés » : peu demandés, donc peu de pression de pêche, et très bon marché. Le meilleur levier individuel est de diversifier vers ces espèces.
Truite et omble chevalier d’élevage Élevage en eau douce, filière française bien maîtrisée, indice de conversion alimentaire favorable. Chercher la mention biologique.
Thon listao (skipjack) Le plus durable des thons en conserve, à condition qu’il soit pêché à la canne ou à la senne sans DCP. La mention figure sur les boîtes des marques engagées.

Le cas du thon rouge : une reconstitution réussie

Le thon rouge d’Atlantique Est et de Méditerranée illustre qu’une gestion stricte fonctionne. Après une surexploitation critique dans les années 1990-2000, l’ICCAT a mis en œuvre en 2007 un plan de reconstitution sur quinze ans combinant quotas contraignants, taille minimale de capture, périodes de repos biologique et contrôles renforcés. Le stock a été reconnu à un niveau écologiquement durable en 2018, et l’espèce figure depuis lors dans les recommandations saisonnières du programme Mr.Goodfish.

La nuance qui compte : cela vaut uniquement pour le stock Atlantique Est et Méditerranée. Le thon rouge du Pacifique Nord (Thunnus orientalis) et le thon rouge du Sud (Thunnus maccoyii) restent dans un état dégradé. Et la forte hausse des quotas depuis 2023 suscite des inquiétudes chez certains scientifiques quant à la poursuite de la reconstitution : consommation occasionnelle, en privilégiant les gros individus matures.

Comment lire une étiquette de poissonnerie

C’est le savoir-faire qui rend toutes les listes secondaires. La réglementation européenne impose quatre mentions obligatoires sur tout produit de la mer vendu en France :

  1. Le nom commercial et le nom scientifique — le nom latin est le seul fiable. « Colin » peut désigner le lieu noir ou le merlu ; « saumonette » masque du requin.
  2. La méthode de production — « pêché », « pêché en eaux douces » ou « élevé ».
  3. La zone de capture — pour l’Atlantique Nord-Est, la sous-zone CIEM doit être précisée (mer du Nord, golfe de Gascogne, mer Celtique…). C’est cette information qui vous dit de quel stock il s’agit.
  4. L’engin de pêche — depuis 2014 : chalut, senne, filet maillant, ligne et hameçon, casier, drague.

La règle en trois secondes : « pêché à la ligne » ou « au casier », zone précise indiquée, espèce de la colonne verte → bon choix. « Chalut de fond », zone vague type « Atlantique Nord-Est » sans sous-zone, espèce de la colonne rouge → à reposer.

Que valent réellement les labels ?

  • MSC (Marine Stewardship Council) — pour la pêche sauvage. C’est le label le plus exigeant sur l’état du stock, avec des suspensions effectives lorsqu’un stock se dégrade, comme pour le maquereau en 2019. Il reste critiqué sur la certification de certaines pêcheries industrielles.
  • ASC (Aquaculture Stewardship Council) — pour l’aquaculture. Encadre l’alimentation, les rejets et les traitements, mais ne garantit pas l’absence de farines de poisson sauvage.
  • Agriculture Biologique — uniquement pour l’aquaculture. Densités plus faibles, alimentation biologique, traitements limités. Le plus exigeant sur le bien-être animal.
  • Mr.Goodfish — pas un label mais un programme européen de recommandations saisonnières, gratuit, mis à jour trimestriellement. L’outil le plus pratique au quotidien.

Complétez avec le Guide des espèces d’Ethic Ocean (guidedesespeces.org), qui donne pour chaque espèce l’état du stock zone par zone.

Cinq réflexes à retenir

  1. Diversifier : sept espèces représentent l’essentiel de la consommation française. Se reporter sur les espèces peu valorisées est le levier individuel le plus efficace.
  2. Descendre dans la chaîne alimentaire : plus le poisson est petit et se reproduit vite, plus son prélèvement est soutenable. Sardine, anchois, chinchard, maquereau avant thon, bar, mérou.
  3. Regarder l’engin avant l’espèce : un poisson correct pêché au chalut de fond a souvent plus d’impact qu’une espèce fragile pêchée à la ligne.
  4. Respecter les tailles de maturité : acheter un poisson qui n’a jamais pondu, c’est retirer sa descendance entière du stock.
  5. Réduire la fréquence : deux portions par semaine dont une de poisson gras suffisent aux besoins nutritionnels. La sobriété reste le levier le plus fiable.

Questions fréquentes

Quel est le poisson le plus menacé au monde ?

Parmi les espèces couramment consommées en Europe, l’anguille européenne est la plus critique : classée en danger critique d’extinction par l’UICN depuis 2008, avec un recrutement de juvéniles en baisse de plus de 90 % depuis 1980. À l’échelle mondiale, plusieurs espèces de requins et de raies sont dans une situation encore plus dégradée.

Le saumon d’élevage est-il un poisson menacé ?

Non, l’espèce elle-même n’est pas menacée par l’élevage. Les enjeux sont différents : consommation de farines et huiles de poissons sauvages pour l’alimentation, traitements antiparasitaires, rejets locaux, échappées d’individus d’élevage vers les populations sauvages. Le saumon atlantique sauvage, lui, est bien classé quasi menacé par l’UICN depuis 2023.

Peut-on encore manger du thon en conserve ?

Oui, en choisissant l’espèce et le mode de pêche. Le thon listao (skipjack) pêché à la canne ou à la senne sans DCP est le choix le plus raisonnable. À éviter : le thon obèse (patudo) et l’albacore de l’océan Indien, surexploités.

Le poisson d’élevage est-il plus écologique que le poisson sauvage ?

Cela dépend entièrement de l’espèce élevée. Les coquillages filtreurs et les poissons herbivores ou omnivores (carpe, tilapia) ont un impact très faible. Les carnivores (saumon, bar, dorade) nécessitent des apports en protéines marines et ne résolvent donc pas mécaniquement le problème de la pression sur les stocks sauvages.

Comment savoir si un poisson est de saison ?

Les poissons ont des périodes de reproduction pendant lesquelles il vaut mieux ne pas les consommer. Le programme Mr.Goodfish publie chaque trimestre une liste des espèces recommandées pour la saison en cours, région par région.

Ce qu’il faut en retenir

Il n’existe pas de liste définitive de poissons menacés, parce que les stocks évoluent en permanence — dans les deux sens. Le thon rouge d’Atlantique Est s’est reconstitué grâce à quinze ans de gestion contraignante ; le maquereau et le hareng se sont dégradés faute d’accord international sur le partage des quotas.

Le seul repère durable, c’est la méthode : identifier l’espèce par son nom scientifique, vérifier la zone de capture, regarder l’engin de pêche, privilégier les petites espèces à cycle court et diversifier ses achats. Chaque choix compte, et il pèse sur la demande bien plus efficacement qu’une liste apprise par cœur.

Article mis à jour en août 2026. Sources : Ifremer, bilan 2026 du statut des ressources halieutiques françaises — CIEM (ICES), avis scientifiques 2025-2026 — ICCAT, évaluations du stock de thon rouge — UICN, Liste rouge mondiale des espèces menacées — Marine Stewardship Council — Ethic Ocean, Guide des espèces à l’usage des professionnels.

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